Le sixième membre de l’Ashtanga Yoga de Patanjali nous fait franchir le seuil des pratiques purement internes. Après avoir stabilisé le corps, le souffle et les sens, nous arrivons à Dharana : la concentration. C’est l’étape où l’on cesse de se battre avec le mental pour commencer, doucement, à le canaliser.

Qu’est-ce que Dharana ?
Le mot Dharana vient de la racine sanskrite dhri, qui signifie « porter », « soutenir » ou « maintenir ». Dans les Yoga Sutras (chapitre III, sutra 1), Patanjali le définit très simplement :
« Deśa bandhaś cittasya dhāraṇā »
« Dharana est la fixation du mental (citta) sur un point ou un espace unique (deśa). »

Si les cinq premiers membres de l’Ashtanga (Yama, Niyama, Asana, Pranayama, Pratyahara) préparent le terrain en calmant les agitations extérieures et sensorielles, Dharana est la première véritable étape vers la méditation profonde. On ne demande pas encore au mental de s’éteindre — ce qui est impossible par la force —, mais de se poser sur un seul objet de focalisation.

L’analogie du faisceau lumineux
Pour comprendre Dharana, imaginez que notre attention habituelle ressemble à la lumière d’une pièce : elle est diffuse, éclaire tout et un rien la dissipe.
Pratiquer Dharana, c’est transformer cette lumière d’ambiance en un faisceau laser. On rassemble toute l’énergie psychique éparpillée pour la diriger vers un point unique.

Mental dispersé (Bahurmukhi) ---> [ Le filtre de Dharana ] ---> Attention focalisée (Ekagra)

Dans la vie quotidienne, le mental saute constamment d’une pensée à l’autre (l’esprit du singe). En Dharana, lorsque le mental s’échappe, on s’en aperçoit sans jugement et on le ramène, encore et encore, sur l’objet choisi. C’est cet effort répété de retour qui constitue l’essence même du sixième membre.

Sur quoi se concentrer ? (Les supports)
Patanjali reste très ouvert sur le choix du support. L’objet peut être intérieur ou extérieur, concret ou abstrait. L’essentiel est qu’il capte l’attention de manière stable.

Les supports physiologiques (Interne)
Le souffle (Prana) : Observer le va-et-vient de l’air au bord des narines ou le mouvement subtil du diaphragme.
Les centres d’énergie (Chakras) : Fixer son attention sur l’espace du cœur (Anahata) ou l’espace entre les sourcils (Ajna).
Les sensations corporelles : L’ancrage des points de contact avec le sol.

Les supports sensoriels (Externe)
La vue (Trataka) : Fixer la flamme d’une bougie, un point noir sur un mur ou un symbole sacré (Yantra).
L’ouïe (Nada Yoga) : Se concentrer sur un son continu, le tic-tac d’une horloge, le bruit de la nature, ou la répétition à voix haute ou mentale d’un mantra (Japa).

Du neuro-focus à la Yogathérapie
D’un point de vue contemporain, Dharana est un entraînement intensif de l’attention sélective. Les neurosciences montrent que cette pratique stimule la plasticité cérébrale, renforce le cortex préfrontal (le siège des fonctions exécutives et de la régulation émotionnelle) et désactive le « réseau par défaut » du cerveau, souvent responsable des ruminations.
En yogathérapie, Dharana est un outil précieux pour la gestion de l’anxiété et de la surcharge mentale. En focalisant l’esprit sur un point neutre ou apaisant, on coupe court au flot des pensées anxiogènes et on offre au système nerveux un espace de repos indispensable.

La frontière subtile entre Dharana et Dhyana
Il est fréquent de confondre concentration (Dharana) et méditation (Dhyana). Pourtant, la transition est une question de continuité :
Dharana (Concentration) : L’attention est intermittente. Le mental se fixe, s’échappe, revient. Il y a un effort conscient, une dualité marquée entre celui qui observe et l’objet observé.
Dhyana (Méditation) : Le flux d’attention devient parfaitement ininterrompu, comme de l’huile que l’on verse d’un récipient à un autre. L’effort disparaît pour laisser place à un état d’être.
On ne peut pas « faire » de la méditation ; on peut seulement créer les conditions pour qu’elle s’installe. Et ces conditions portent un nom : Dharana.

« Tatra pratyaya ekatanata dhyānam »
« La méditation est le flux ininterrompu de la conscience vers un seul objet. »
Pratyaya : L’objet de concentration (une pensée, une image, le souffle, un mantra, etc.).
Ekatanata : La continuité, l’unicité de l’attention.

Contrairement à Dhāraṇā, où l’esprit peut encore osciller entre l’objet et d’autres pensées, Dhyāna est un état où l’esprit et l’objet deviennent un. C’est une expérience de fusion, où le pratiquant perd la notion de séparativité.

Analogie :
Imaginez une rivière (Dhāraṇā) qui coule vers un lac. En Dhyāna, la rivière devient le lac. En Samādhi, il n’y a plus ni rivière ni lac, seulement l’eau.« Tatra pratyaya ekatanata dhyānam »
« Là, la méditation est le flux continu de la conscience vers cet objet unique. »
Commentaire de Vyāsa (Yoga Bhāṣya) :
« Comme l’huile qui coule d’un récipient à un autre en un filet continu, ainsi la conscience s’écoule vers l’objet en Dhyāna. »

Yoga Sūtra I.3
« Tada drashtuh svarupe avasthanam »
« Alors, le témoin (la conscience pure) repose dans sa propre nature. »
Application : En Dhyāna, on expérimente cette conscience pure, libérée des fluctuations du mental (Citta Vṛtti

Ressources Complémentaires

  • Livres :
  • Les Yoga Sūtra de Patañjali (traduction et commentaires de T.K.V. Desikachar).
  • La Méditation de Osho (approche moderne).
  • Vidéos :
  • Chaîne YouTube « The Art of Living » (méditations guidées).
  • Outils :
  • Applications : Insight Timer (méditations gratuites), Petit Bambou (en français).